Les salariés souffrent de plus en plus
Les salariés souffrent de plus en plus
Publié dans L'Union le vendredi 19 février 2010Qu'on soit ouvrier ou cadre, qu'on ait 20 ou 60 ans, le travail peut être destructeur.
médiatisés depuis peu, mais la souffrance qui les précède a pris racine... Il y a longtemps. Rencontre avec deux des rares psychologues spécialisées dans le domaine. Des Sedanaises installées depuis 2004.
EN août 2001, un employé de France Télécom se donnait la mort dans les Ardennes, laissant un mot mettant en cause son entreprise. En février 2007, un salarié de PSA agissait de même. Ce sont là deux cas ardennais mais les médias nationaux se sont chargés d'en relayer bien d'autres ces derniers mois…
Pour les psychologues du travail Aline Kron et Sylvie Taymont, installées à Sedan depuis 2004, « cette violence retournée contre soi » est l'étape d'un processus commencé bien avant : « En 1998, la souffrance au travail a commencé à interpeller. On percevait le mal-être lié à la modification des organisations du travail. On n'en mesurait pas les conséquences mais on savait que ça allait devenir un réel problème. » Intéressées par la psychodynamique du travail depuis des années, Aline Kron et Sylvie Taymont ont ouvert une des rares consultations privées en France afin « de faire de la prévention ». Malheureusement, la réalité les a rattrapées plus vite qu'elles ne l'imaginaient. « En six ans de temps, nous avons vu l'évolution des pathologies et leur aggravation. »
« On va vers la décadence »
Ulcères à l'estomac, troubles de l'alimentation, du sommeil, conduites addictives, idées noires, dépressions, mélancolies… Physiques ou psychiques, les symptômes prennent des formes variées : « Certains salariés sont même atteints de syndromes post-traumatiques comme les victimes d'attentat : crise d'angoisse, cauchemar, réminiscence intrusive, conduite d'évitement (par exemple, les gens ne peuvent plus passer devant leur entreprise). »
« Ce qu'on voit poindre aujourd'hui, c'est la violence contre les autres, contre les outils de travail… Parfois c'est la jungle : insultes, maltraitances, violences entre collègues… » Un constat accablant qu'elles s'attendent à voir empirer avec la crise, les gens n'osant s'exprimer par crainte du chômage. « Pour Christophe Dejours (lire par ailleurs), on va vers la décadence. Les problèmes de violence, c'est parce que le travail va mal. C'est dans le travail qu'on apprenait les règles sociales. »
« Les gens ne souffrent pas DU travail mais AU travail », précisent les psychologues, « ils souffrent parce qu'ils sont normaux. C'est le contexte qui est anormal […] », « illogique », « on souffre d'avoir à gérer la contradiction permanente, d'être obligé de faire ce qu'on réprouve ».
Sont ainsi pointés du doigt sans ambiguïté les conditions de gestion des entreprises, des organisations et du monde du travail en général. La « financiarisation » de l'entreprise qui fait que ce n'est plus le travail qui fait gagner de l'argent, la « rentabilité » plus importante que le « bon travail », l'« exigence de performance », l'« hypercontrôle », l'« évaluation individualisée » et ses primes au mérite (comment le mérite se mesure-t-il ?) ont « introduit de la concurrence entre les collègues » et créent de l'isolement… Ce nouveau cocktail a rendu le travail aussi destructeur qu'il peut être constructif dans un environnement sain. « Parfois on reproche aux gens d'être résistant au changement… Mais ceux qui changent pour mieux sont toujours d'accord ! » observent les deux femmes qui préviennent : « Personne n'est à l'abri. Il n'y a pas de personnalité type… Tous les postes sont concernés : salariés, ouvriers, cadres, directeurs… Cela peut arriver aussi à celui qui participe à licencier… » En six ans, elles ont rencontré de l'employé à l'ouvrier en passant par les cadres, les uns d'à peine 20 ans et d'autres jusqu'à plus de 60 ans. Même à la retraite, certains souffrent encore du travail.
«L'entreprise profite de l'anxiété»
« Le problème de la souffrance au travail n'est pas nouveau, mais on atteint une certaine acuité. » Médecin du travail depuis 1983, Joëlle Penalba est plutôt bien placée pour avoir un regard global et éclairé sur la situation dans le département.
Certes, elle ne rencontre pas tous les travailleurs des Ardennes, mais elle voit l'ensemble des salariés de différentes entreprises, quels que soient leur état de santé, leur place dans la hiérarchie ou l'état de leur porte-monnaie. Et pour elle, une majorité d'entre eux ont des problèmes liés au travail.
Comme les psychologues Taymont et Kron, elle observe que « la crise économique entretient un état d'anxiété » et que « l'entreprise en profite» obtenant ainsi « un contrôle social ». Et son analyse a bien d'autres points communs avec celle des deux Sedanaises. Pour elle aussi, l'organisation taylorienne du travail et l'isolement des individus rompant avec « les mécanismes collectifs de défense » ont fragilisé les salariés.
Des salariés robotisés
S'y ajoutent la déstructuration des tâches rendues monotones, leur répétitivité, pour certains les 3x8 qui cassent le rythme biologique ou encore l'évolution du métier qui ne demande plus le même savoir-faire et qui entretient l'anxiété… « Tout le monde n'a pas la capacité de s'adapter aux nouvelles technologies. Et plus le travail est réduit à sa simple expression, plus les gens perdent la capacité à faire autre chose, ils sont comme robotisés. »
« Les cadres aussi sont en souffrance car la pression est énorme sur eux. Ils travaillent trop, n'ont souvent plus de vie familiale. Pour eux, on peut aussi parler de risques routiers… »
Parmi les principaux indicateurs du malaise : l'absentéisme au travail. « Plus une personne est en souffrance, plus elle est accidentable car moins elle est vigilante. Les troubles musculaires squelettiques (TMS) sont aussi le gros problème actuel. » Tendinites et lombalgies en sont les expressions les plus courantes même si pour le docteur, elles prennent leur source dans le psychisme.
« Les gens développent une résistance de plus en plus importante à la douleur, au stress, etc. » Ils n'osent plus rien dire et « les maladies sont connues de plus en plus tard », s'inquiète le médecin du travail qui se sent de plus en plus « en porte à faux ».
Et elle tire la sonnette d'alarme car d'ici cinq ans, 50 % des médecins du travail partiront à la retraite. Quelles solutions imagine-t-elle pour que salariés et employeurs se comprennent ? Le nœud du problème pourrait être la « communication » à condition que le discours et les actes soient cohérents, estime Joëlle Pénalba qui n'y croit pas vraiment : « Il faudrait un bouleversement complet de la conception du travail. En tout cas, j'aimerais connaître une entreprise en France où ça se passe bien».


