"Le gouvernement a plus de mal avec le Medef qu'avec les syndicats"
Patrick Légeron : "Le gouvernement a plus de mal avec le Medef qu'avec les syndicats"
18/02/10Psychiatre spécialiste du stress au travail au cabinet de conseil Stimulus, Patrick Légeron craint que la multiplication de rapports ne crée de la confusion.
Dans la liste publiée ce jeudi 18 février par le ministère du Travail, nous apprenons que 407 entreprises, dans la seule Île-de-France, n'ont pas fait la moindre démarche pour traiter le sujet du stress au travail, ou n'ont pas daigné répondre au questionnaire du ministère. Surprenant ?
Non. Cela fait 21 ans que je dirige Stimulus, et pendant des années les entreprises ne s'y sont pas intéressées. Coexistent le déni ("on n'est plus au temps de Germinal", me disait-on) et la peur d'ouvrir la boîte de Pandore, et de donner ainsi du grain au moudre aux organisations les plus revendicatrices. Après les suicides dans l'industrie automobile puis l'affaire France Télécom, eh bien on est en encore là. Je quitte à l'instant le siège d'un très grand groupe international de racine française, où l'on vient de m'expliquer qu'il ne sera pas possible de rencontrer les dirigeants car ce dossier n'est pas assez stratégique...
Vous n'avez constaté aucun progrès en vingt ans ?
Les choses ont bien sûr un peu bougé, mais il y a encore une non-prise de conscience générale. Depuis deux ans, surtout, des choses ont changé, des entreprises ont avancé, PSA mais aussi Areva, La Poste, etc. Monsieur Bailly et Mme Lauvergeon, je les rencontre. L'affaire France Télécom, c'était surtout l'affaire Lombard. Je crois que c'est quelqu'un de très humain, mais qui n'a jamais piloté la question dans son groupe. Chez Nokia, et c'était il y a sept ans, un vice-président exécutif était chargé du "wealth management" et siégeait au comité stratégique.
Que faire pour que les entreprises comprennent les énormes risques juridiques qui sont derrière tout cela ? Car aujourd'hui les tribunaux - après plusieurs arrêts très clairs de la Cour de cassation - n'hésitent plus à sévir. Et je ne parle pas de l'enjeu économique, bien intégré par les Anglo-saxons. La santé psychologique des salariés, ce ne doit pas être une fonction support, comme la gestion du parc automobile. J'ai vu ces derniers temps pas mal de dirigeants du CAC 40, mais on reste en retard.
Il y a donc un retard spécifiquement français en la matière ?
C'est paradoxal. Très peu de grandes entreprises ont signé des accords comme celui de PSA. Et certaines positions du gouvernement français, presque pionnières, étonnent même des pays comme la Finlande. Il faut savoir que nous avons un gouvernement qui, en la matière, a actuellement beaucoup plus de problème avec le Medef qu'avec les organisations syndicales. Et en même temps reste cette inconscience que j'évoquais, dans beaucoup de grandes entreprises françaises, même internationalisées. Je suis de formation médicale. On sait que la France a du mal à lutter contre la douleur des patients. La douleur avait une fonction de symptôme mais aussi rédemptrice. Dans la société française, on croit encore que souffrir au travail c'est bien faire son travail. Sans souffrance, on est suspect de naïveté ou de faible investissement.
Je dirai donc au total que la France est à la fois en avance et en retard. Peut-être est-ce moins une question de culture que de génération. Il y a un fossé générationnel. Les jeunes font plus facilement du bien-être au travail une valeur forte, alors que les anciens dirigeants ont sacrifié leur vie pour leur travail.
Un rapport remis hier à François Fillon, auquel celui-ci a trouvé un "intérêt", recommande aux dirigeants de prendre en compte le stress comme un élément de management à part entière. Et, chose nouvelle, envisage de lier les résultats en la matière à la rémunération de la hiérarchie. Est-ce un progrès ?
Ce rapport va dans le bon sens. Le problème, c'est que j'ai remis moi-même un rapport - codirigé avec Philippe Nasse - à Xavier Bertrand il y a deux ans, qui disait que cette problématique devait être pilotée au plus haut niveau. Puis il y a eu le rapport Poisson-Méhaignerie, et l'on attend pour bientôt le rapport Touraine (au nom de la commission des Affaires sociales de l'Assemblée) et, enfin, un rapport de sénateurs. Est-ce trop ? On peut se poser la question. Après n'avoir rien fait ou si peu, on va rentrer dans du trop-plein. Il y a un risque de confusion. Au lieu d'écrire des textes, il faut désormais se donner les moyens d'appliquer leurs recommandations.


