La performance sociale : une aberration dangereuse
par Philippe Zarifian., Professeur des universités en sociologie
06.04.10
Une nouvelle expression est en train d'apparaître au sein des cabinets de consultants et de certaines directions
d'entreprises : la performance sociale. Elle risque de se diffuser rapidement, se situe dans le droit fil de l'approche
techniciste et instrumentale qualifiée de « risques psychosociaux au travail ». Mesurons le chemin parcouru en presque
40 ans : au début des années 70, Antoine Riboud, alors PDG du groupe BSN, devenu Groupe Danone, posait les
fondements du double projet économique et social. Ce qui alors, relevait du stratégique du projet, de la pénétration
réciproque entre l'économique et le social, d'une ambition large et à long terme se trouve réduit à de la tactique, de
l'instrumental, du mesurable, à la tentative de tempérer la performance économique par une performance sociale !
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On refuse de voir que, relativement à la « souffrance au travail », c'est la notion même de performance qui est en cause.
Qu'est-ce qu'une performance ? Un résultat mesuré et/ou évalué obtenu dans une compétition. On reste dans un
contrôle du type « objectif/résultats » dont j'ai eu l'occasion, dans mon dernier livre, de montrer les dégâts opérant une
véritable « mise en disparition » du travail.
Ce n'est pas le travail que l'on prétend soigner, mais le travailleur. On s'intéresse à sa santé mentale, on en fait un objet
d'étude, on retrouve ce qu'il y a de plus dangereux dans la notion de « souffrance au travail » : faire de l'individu au
travail un être passif, soumis aux affections externes, écrasé, impuissant, triste, malheureux. On nie ainsi ce qu'il y a de
plus essentiel dans un humain : son caractère actif, sa capacité d'initiative, son pouvoir d'action et d'invention, sa
tendance et nécessité de coopérer avec autrui, de s'écouter et de se comprendre réciproquement. On oublie à quel point
les salariés sont sensibles au travail bien fait et reconnu comme tel, à l'effort consenti pour offrir des biens et services
utiles à la société et aux autres. À quel point il est important de pouvoir donner du sens à son travail !
D'où vient la souffrance actuelle ? D'une négation pure et simple de ses caractères, négation de la capacité d'initiative,
négation des potentiels portés par les individus et les collectifs, négation des intelligences mises en œuvre, négation
des nécessaires coopérations. Et au total : négation du travail réellement effectué, de ses succès comme de ses
difficultés, de ses conditions de réussite pour réaliser « du beau travail ». Et terrible réduction des êtres humains à n'être
que des objets, des instruments destinés à réaliser les fameuses « performances » qu'on leur impose sans débat
possible. Et lorsque l'objet n'est plus « performant », on le jette ou le range dans un placard…
L'apparition actuelle de l'expression « performance sociale » redouble, sous couvert de « faire le bien », de « soigner »,
les mêmes réductions et négations. On oublie que le social n'est pas un objet, qu'il est composé par du vivant, d’
humain, des désirs, des affects, des pensées intelligentes, des projets, des prises d'initiative. Qu'il se trouve tissé par
des réseaux de compétences, des solidarités, des appartenances sociales, des devenirs communs, des amitiés, des
aventures et expériences partagées. C'est de là que peut naître un travail de qualité, utile à la société. Le social n'est pas
à côté de l'économique, il devrait en constituer le cœur.
En bref : parler de « performance sociale » est une aberration, qui, dans des situations déjà fragiles, ne peut qu'aggraver
les choses. Il est urgent de changer de registre.


