Bien-être au travail : le monde des bisounours ?
Bien-être au travail : le monde des bisounours?
Publié le 10/07/2010 par RachelCrevoisier
Décidément ces derniers temps en matière de stress ou de bien-être au travail, le pire côtoie le meilleur dans les medias. Commençons par ce qui fâche. « 62% des français se disent stressés au travail ». C’est ce qu’annonce un sondage IFOP - Le Monde - Michael Page, publié début juin, concernant la prise en compte du capital humain dans la gestion des grandes entreprises françaises. Pourquoi ce sondage est-il fâcheux ? Parce que pour obtenir ce résultat il a été demandé aux salariés de répondre par « oui » ou par « non » à cette seule et unique question : « Globalement, diriez-vous que dans le cadre de votre travail vous vous sentez stressé... ».
Wow ! Les professionnels de l'évaluation des risques psychosociaux ne peuvent que frémir face à un tel réductionnisme : comment laisser croire que le stress au travail puisse s’appréhender en une seule question ? Ce serait comme aller chez son médecin traitant pour de la fièvre et s’entendre dire : « Très cher patient, vous faites partie des 62% de fiévreux du jour. Cela fera 23 euros. Bien le bonjour chez vous ! ». La pilule serait d’autant plus amère à avaler qu’elle n’aura même pas été prescrite...
Bien sûr, l’objet de ce sondage n’était pas de diagnostiquer le stress des salariés français. Mais quand même ! Réduire ainsi le stress au travail à une unique question qui n’appelle qu’une réponse binaire c'est ignorer ou nier d'un revers de la main tous les efforts et travaux des praticiens et scientifiques. Ces derniers s’évertuent en effet à montrer et démontrer que le stress est un phénomène multifactoriel ; il ne peut donc se regarder par le petit bout de lorgnette d'une seule question ! A quoi bon savoir que l’on fait partie des 62% de fiévreux du jour si l’on ne sait ni pourquoi ni comment traiter sa fièvre ?
Le linguiste Panofsky aimait à dire : « le mot 'chien' n'a jamais mordu ». Paraphrasons Panofsky et osons dire que ce que mesure ce type de sondage n'est pas autre chose que le mot « stress ». Ce sondage - et son résultat péremptoire - ne révèle donc aucunement la réalité quantitative et encore moins qualitative du stress tel qu'elle se vit au travail. Quand bien même l’échantillon serait parfaitement représentatif, ce sondage ne peut en aucune manière autoriser quiconque – fusse-t-il journaliste d’un quotidien réputé – à affirmer que « 62% des français se disent stressés au travail ».
Ce qui est grave, c’est qu’il peut amener ses lecteurs à penser au moins deux choses. Premièrement, que les entreprises françaises négligent leur capital humain, or ce n’est pas vraiment le cas. Les enquêtes qui étudient sérieusement le stress au travail convergent toutes pour indiquer que bon an mal an 20 à 25% des salariés français sont stressés dans le sens où les experts l’entendent. On est bien loin des 62% de ce sondage ! Deuxièmement, que l’on peut prétendre cerner le stress des salariés à l’aide d’une simple question. Sondage (sur le mot ‘stress’) et diagnostic (du stress réel) n’ont absolument rien à voir : c’est confondre la main sur le front (du patient) avec le diagnostic (du médecin), c’est confondre le syndrome (la fièvre) avec le symptôme (coup de froid ou méningite).
Alors que je me perdais en conjectures sur l’inanité du journalisme français dès qu’il aborde les sujets des risques psychosociaux, un article du Nouvel Economiste est venu égayer ma morosité et ce dès la lecture de ses titre et sous-titre : « Le monde des bisounours – En finir avec les mécanismes de compassion factices en entreprise ». Promesse d’un article décapant ? Oh oui, au vitriol ! Que du bonheur, je n’ai pas été déçu.
On y lit que par peur du risque psychosocial et de ses effets désastreux sur l’image (cf. les suicides chez France Télécom qui ont engagé la responsabilité pénale de ses dirigeants), les décideurs d’entreprise multiplient les initiatives pour accroître le confort de leurs salariés afin de limiter leur stress. Alors qu’il a été ignoré pendant des années, le stress au travail est aujourd’hui perçu « comme l’ennemi public numéro 1 des salariés et des organisations ». Si bien que « le mot stress est devenu synonyme de souffrance, exclusivement » (NDLR : il a bien été écrit : « le mot stress », je ne peux qu’applaudir des deux mains !). La clairvoyance de la journaliste qui a rédigé cet article me laisse pantois. Je me dis qu’on peut parler avec justesse du stress dans les médias sans pour autant avancer des chiffres qui donnent l’illusion d’une précision comme certains sondages, cf. plus haut.
Pourquoi les propos de cette journaliste me réjouissent-ils ? Parce qu’elle n’est pas tombée dans le piège qu’elle dénonce. Prendre partie pour les tenants du « stress positif » ou pour ceux du « stress négatif ». Et réduire la problématique du stress à une vulgaire partie de ping-pong entre « pros » et « cons », comme disent les anglo-saxons.
Regardons les choses en face en France. Après avoir proclamé haut et fort que le stress était positif – et donc un instrument du management – les dirigeants et managers s’évertuent désormais à mettre en oeuvre des politiques du bien-être. Ils basculent ainsi du management des salariés par le stress au management du stress des salariés, et ce, de façon totalement binaire. Autant il était de bon ton depuis la fin des années 1980 de penser que le stress était positif, autant maintenant c’est devenu une erreur (puisque cela mène aux suicides des salariés) : conclusion, le stress est donc forcément négatif. Il convient désormais de positiver et de développer des politiques de développement du bien-être ! Or comme l’enseigne Blaise PASCAL « l’erreur n’est pas le contraire de la vérité, elle est l’oubli de la vérité contraire ».
La « vérité contraire » en matière de stress n’est pas qu’il soit négatif quand on l’a précédemment pensé positif. Ce n’est pas non plus qu’il soit positif quand on l’a précédemment pensé négatif. Sinon on tourne très vite en rond et on reste enfermé dans un raisonnement qui passe sans fin d’une polarité à l’autre, au gré des opinions dominantes. Suivons le sage conseil de PASCAL : « L’erreur est l’oubli de la vérité contraire » ; pour sortir de l’erreur qui consiste à penser le stress comme négatif ou positif il faut accepter deux idées en apparence contradictoires. 1° idée : que le stress n’est ni négatif ni positif ; 2° idée : qu’il puisse aussi être les deux à la fois. Comme le disait David BÖHM, « le contraire d’un vérité est une vérité plus profonde ». Le stress est avant tout une alerte de l’organisme face à un danger qui appelle l’individu à s’adapter à la situation perçue comme dangereuse, même si elle ne l’est pas réellement. En ce sens le stress n’est ni positif ni négatif, il est, tout simplement. Le stress est positif quand il permet d’échapper à un réel danger (c’est d’ailleurs l’une de ses fonctions en tant qu’instinct de conservation). Le stress est négatif quand son activation - soit trop fréquente, soit trop intense, soit les 2 à la fois - engendre un mal pour l’organisme.
De fait, le stress est une mécanique complexe qui bouleverse les façons classiques de penser. Trop de stress tue, mais son absence aussi : tenter d’annihiler le stress par une politique jusqu’au-boutiste de bien-être, c’est ôter les réflexes de survie ou les capacités créatives de l’être humain. Il s’agit de trouver le juste milieu entre effort et réconfort, entre salariés forçats du boulot et bisounours sur-gâtés. Le stress n’est pas une maladie, le travail non plus. Alors que diable, que les mots ne soient pas pires que les maux qu’ils sont susceptibles d’engendrer !
Pierre-Eric SUTTER
http://blog.mars-lab.com/Billets/2010/trim0110/100701billetbisounours.php


